"L'herbe est toujours plus verte chez le voisin", mais encore faut-il pouvoir passer la clôture. Murs de béton, checkpoints militaires, containers, algorithmes de surveillance : les frontières ont mille visages, et aucun ne ressemble vraiment aux autres. L'exposition Frontière (du 14 avril 2026 au 02 janvier 2028), à la Cité des Sciences et de l'Industrie, vous invite à explorer cette notion et à faire l’expérience des frontières à travers un voyage autour du monde, de la ligne tracée sur une carte à des réalités muent par les choix politique ou les rapports de force.
La frontière peut être lieu de ressources et de richesses, espace de tri des personnes ou de contrôle des données, zone de conflits ou de paix, ou encore limite maritime. Construite par des choix politiques ou résultant de rapports de force, la frontière n’a rien de naturel. En déconstruisant les idées reçues et en mettant en lumière sa complexité, l’exposition Frontière invite à renouveler notre regard sur cet objet géographique et politique majeur. Pour en saisir toute la richesse, la Cité des Sciences et de l’Industrie, en partenariat avec Université Grenoble Alpes et son laboratoire Pacte (UGA/CNRS,Grenoble INP-UGA), propose une exposition immersive, qui explore cette notion à travers des exemples variés, familiers ou méconnus du public.
La géographie des frontières, une expertise reconnue à Grenoble
C’est la première fois que l’UGA est partenaire scientifique de référence d’une exposition grand public en sciences humaines et sociales exposées à la Cité des sciences. Une première que l’on doit à deux enseignantes-chercheuses de l’UGA Anne-Laure Amilhat-Szari et Cristina del Biaggio, dont le travail de recherche sur les frontières au sein de leur laboratoire Pacte est particulièrement reconnu au plan national et international.
Présentes lors de l’inauguration le 14 avril dernier, leur travail de coordination scientifique a été salué par le Ministre de l’éducation nationale Édouard Geffray, la présidente d’Universcience Sylvie Retailleau et le vice-président culture et culture scientifique de l’UGA Damien Jouvenot.

Ce que vous verrez (et vivrez) à l'exposition Frontière
L'exposition commence fort : dès l'entrée, un garde-frontière virtuel piloté par une intelligence artificielle vous soumet à un contrôle fictif. Le personnage 3D est volontairement programmé pour susciter un sentiment de malaise. Il donne le ton : ici, on ne fait pas que regarder, on ressent.
Mexique — États-Unis : la frontière XXL
Cette frontière de près de 3200 km, l’une des plus longues au monde, la plus traversée et aussi l’une des plus surveillées, illustre un paradoxe : connue pour ses violences envers les personnes en migration et les tensions politiques qu’elle génère de part et d’autre du Rio Grande, elle s’avère également être une zone d’intenses activités humaines et économiques. Elle est, en somme, la représentation d’enjeux géopolitiques majeurs.
Au sein de cet îlot, vous trouverez un vidéo-mapping monumental, projeté sur une grande maquette en relief, donnant la parole aux migrants, aux passeurs, aux habitants des deux côtés du Rio Grande. Le récit s'inspire des textes de l'écrivain Sylvain Prudhomme, tirés de son ouvrage Coyote, mis en images par le réalisateur Jérémy Bôle du Chaumont. Sept minutes de film qui racontent les flux, les trajectoires individuelles, les échanges économiques, loin des discours géopolitiques abstraits, une frontière incarnée, contradictoire, profondément humaine.

Venezuela — Colombie : une frontière aux mains des gangs
Ici, ce n'est ni l'État ni une barrière naturelle qui contrôle la frontière, mais les groupes armés qui imposent leur loi sur les voies informelles de circulation. Pour rendre compte de ce quotidien singulier, l'exposition déploie une grande fresque graphique inspirée du travail de l'anthropologue et artiste-chercheur Fernando Garlin Politis, fruit de six mois d'observation sur place. Migrants, passeurs, habitants et membres des gangs y coexistent dans un récit mêlant éléments graphiques et textes poétiques. L'humour y occupe une place inattendue, envisagé comme une forme de résistance face à la violence. En complément, le documentaire « Les enfants disparus de la frontière », produit par ARTE, donne à voir les parcours de jeunes migrants confrontés à cette réalité.
Cyberespace, des frontières invisibles
Même Internet a ses frontières. Une carte interactive, réalisée par l'Institut français de géopolitique et présentée ici pour la première fois au public, dévoile le réseau mondial de câbles terrestres et sous-marins, ces infrastructures physiques sur lesquelles repose l'intégralité de nos échanges numériques. L'interface permet d'explorer des cas concrets : la surveillance des communications en Ukraine, le contrôle d'Internet en Iran, la résilience du réseau en Finlande. Le message est clair : le cyberespace n'est pas abstrait. Chaque message, chaque donnée emprunte un chemin bien réel, soumis aux contraintes géographiques et aux rapports de force géopolitiques.
L’Europe, entre projet de paix et frontières mortelles
L'Europe, c'est deux histoires en une. La première est celle d'un continent qui a appris, à force de conflits, à effacer ses frontières intérieures. Un module lumineux développé avec le géographe Michel Foucher retrace la "valse des frontières" européennes sur deux siècles : en appuyant sur un bouton, on voit ces lignes s'illuminer, bouger, disparaître, et laisser derrière elles des "frontières fantômes", ces cicatrices invisibles qui persistent dans les architectures, les réseaux routiers et les imaginaires collectifs, longtemps après que la frontière elle-même a disparu.
La seconde histoire est plus sombre. Une stèle égrène en continu les noms des plus de 70 000 personnes mortes aux frontières européennes depuis 1993 : date, lieu, cause du décès, nom quand il est connu. La Méditerranée, rappelle l'exposition, est aujourd'hui la frontière la plus meurtrière au monde. Une enquête du collectif Border Forensics autour de la mort de Blessing Matthew, jeune Nigériane décédée à la frontière franco-italienne, vient compléter ce tableau avec des documents, photographies et un film documentaire.
Les limites maritimes : mais où sont-elles ?
En mer, les frontières ne se voient pas mais elles se disputent âprement. L'exposition propose deux dispositifs complémentaires pour s'y retrouver. Un jeu de plateau autour du détroit de Malacca, l'une des voies maritimes les plus fréquentées au monde, invite le visiteur à incarner un navire qui doit se frayer un chemin entre trois États riverains aux intérêts divergents. Un écran tactile permet ensuite d'explorer les différentes zones de souveraineté maritime définies par la convention de Montego Bay : eaux territoriales, zone économique exclusive, haute mer. Six cas concrets, à bord de différents types d'embarcations, permettent de comprendre concrètement où s'arrête le droit de passer, de s'arrêter ou d'exploiter les ressources.
Corée du Nord — Corée du Sud, la zone démilitarisée la plus militarisée du monde
Deux salles en miroir reconstituent la DMZ, la zone démilitarisée la plus militarisée du monde, dernier vestige de la Guerre froide. Les deux espaces sont identiques à première vue, mais l'expérience est radicalement différente : l'une est accessible, l'autre volontairement pixellisée, les informations inaccessibles. À travers des jumelles d'observation, le visiteur découvre les vidéos et photographies captées par la géographe Valérie Gelézeau, qui s'est approchée au plus près de la zone démilitarisée. On est aussi invité à identifier les sons qu'elle a enregistrés sur place, chants patriotiques, coups de feu. Un travail de terrain inédit, présenté ici pour la première fois, qui fait ressentir la tension extrême qui caractérise encore aujourd'hui cette frontière.
Géorgie — Russie, une frontière menaçante
Une installation son et lumière raconte comment, du jour au lendemain, des habitants peuvent perdre leurs maisons, leurs biens, leur quotidien, simplement parce qu'une frontière a bougé. Le texte est signé par l'écrivaine d'origine géorgienne Kethevane Davrichewy, mis en scène sous forme de théâtre d'objets par le collectif Les chevreaux suprématistes. Chaque élément visuel et sonore contribue à rendre perceptible l'incertitude permanente qui pèse sur les populations de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud et, plus largement, sur tous ceux qui vivent dans l'ombre de l'impérialisme russe.
Cameroun — République centrafricaine, les effets d’une frontière humanitaire
Une tente de camp de réfugiés au cœur de l'exposition. À l'intérieur, une projection immersive suit deux femmes vivant dans un camp humanitaire à la frontière entre le Cameroun et la République centrafricaine confrontées chaque jour à l'incertitude de leur avenir et à la question de savoir si elles pourront un jour rentrer chez elles. Ce film d'animation, inspiré du travail de terrain du géographe Calvin Minfegue, restitue avec douceur et précision ce que signifie vivre dans l'attente, entre deux pays, dans un dispositif pensé pour l'urgence mais qui s'étire sur des années. Une carte des camps humanitaires, élaborée à partir des données de l'association Migreurop, complète le propos.
Niger — Algérie : une frontière de sable
De l'or côté nigérien, une interdiction stricte côté algérien. Dans ce désert traversé de murs de sable et de tranchées, des chercheurs d'or jouent leur propre rôle dans une fiction documentaire du réalisateur Roland Edzard, projetée sur un éboulis rocheux reconstitué. Une frontière qui ne protège pas les populations, mais transforme chaque déplacement en prise de risque et chaque gisement en enjeu politique.
Étranges frontières
Une île qui change de nationalité tous les six mois, un territoire que personne ne veut revendiquer, une erreur cartographique qui a fait disparaître une île entière, des enclaves où les nationalités s'imbriquent au point de ne plus rien comprendre, cette galerie de curiosités cartographiques, présentée sous forme de dioramas, rappelle avec humour que le monde réserve encore de sacrées surprises. Et que la frontière, parfois, frise l'absurde.
Le parcours se clôt sur un film de 23 minutes qui relie tous ces fragments, comme une pièce de théâtre en huit actes. Pour repartir avec quelque chose à digérer et peut-être, regarder une carte différemment.