The Conversation : "Charlotte Perkins Gilman, l’économiste qui dénonce l’enfermement domestique des femmes"

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le  19 mai 2026
Charlotte Perkins Gilman (1860-1935) a été tour à tour essayiste, romancière, poète, conférencière, journaliste, économiste progressiste et directrice de publication. Inevercry/Wikimédia
Charlotte Perkins Gilman (1860-1935) a été tour à tour essayiste, romancière, poète, conférencière, journaliste, économiste progressiste et directrice de publication. Inevercry/Wikimédia
À la fin du XIXe siècle aux États-Unis, Charlotte Perkins Gilman (1860-1935) plaide pour la « femme nouvelle », en inscrivant le genre au cœur des sciences économiques. Face à un capitalisme conçu par et pour les hommes, elle met en lumière l’interdépendance des sphères domestique et professionnelle. L’enjeu : créer de nouvelles formes d’organisation du travail plus inclusives, plus coopératives et de facto plus efficientes collectivement.

S’il est commun aujourd’hui de lier les questions de genre à celles des sciences économiques, l’histoire de la discipline nous révèle qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Les sciences économiques ont été, et demeurent, une science androcentrique, à savoir un monde envisagé du point de vue des hommes.

C’est pourquoi il est fondamental de revenir au temps des pionniers qui ont insisté sur la primordialité du lien entre genre et sciences économiques. À bien des égards, c’est le cas de Charlotte Perkins Gilman, une écrivaine états-unienne de l’ère progressiste américaine (1890-1920), membre de l’American Economic Association de 1892-1893 à 1895-1896. « L’homme doit travailler pour être pleinement humain, et la femme aussi », souligne-t-elle en 1895.

Durant cette période marquée par le triptyque industrialisation-urbanisation-immigration qui transforma durablement les États-Unis, elle fut à l’avant-garde de nouvelles réflexions sur le lien précédemment évoqué. Elle publia des livres avec des contributions innovantes telles que Women and Economics (1898), The Home. Its Work and Influence (1903), mais aussi des fictions comme Herland (1915).

Fondé sur un travail d’archives relatif à son œuvre réalisée en 2021, et s’appuyant sur une publication récente sur sa vision de l’économie du foyer, cet article vise à présenter la contribution de cette autrice à la pensée économique.

Indépendance économique des femmes

The Forerunner est une revue mensuelle dirigée par Charlotte Perkins Gilmore entre 1909 et 1916.

Ses différents travaux, au même titre que ses nombreux articles de journaux qu’elle écrivit, dont dans le mensuel The Forerunner, lui permirent de diffuser sa conception nouvelle de l’économie. Progressiste, Charlotte Perkins Gilman visait à déterminer un ordre collectif capable de promouvoir le bien commun dans une société états-unienne en pleine transformation. Si elle porta une attention particulière à la condition des femmes – le terme « féminisme » n’est entré dans le lexique politique états-unienne que dans les années 1910 –, elle se considérait davantage comme une « humaniste » plutôt que strictement « féministe » : « J’abhorre qu’on me qualifie de féministe », rappelle-t-elle.

Sur ce plan, l’originalité de la pensée de Charlotte Perkins Gilman fut d’insister sur la centralité de l’indépendance économique des femmes par le travail salarié, grâce à une nouvelle articulation entre les sphères domestique, professionnelle et politique : « L’indépendance économique des femmes implique un changement dans le foyer et dans les relations familiales », souligne-t-elle.

Contrairement à des féministes de l’époque, qui telle Hubertine Auclert en France, priorisent l’acquisition de droits politiques pour les femmes –, droit de vote essentiellement –, Charlotte Perkins Gilman considère que l’obtention de tels droits est dénuée de sens si les femmes ne possèdent pas les capacités économiques réelles de les exercer.

« La banderole proclame “l’égalité devant la loi”, la part de la femme dans la liberté politique ; mais l’axe principal du progrès est et a toujours été l’égalité et la liberté économiques », affirme-t-elle.

Près de 147 357 travailleurs masculins pour 2 femmes

Dans cette perspective, Charlotte Perkins Gilman propose de changer la condition des femmes sur le marché du travail. Dans les États-Unis d’avant les années 1920, la plupart des emplois sur le marché du travail états-unien – particulièrement dans l’industrie – ne sont pas accessibles aux femmes. Par exemple, les industries du fer et de l’acier emploient à l’époque 147 357 travailleurs masculins pour seulement 2 femmes, dans tout le pays.

Les femmes salariées se concentrent dans certains services à la personne, et dans des industries telles que le textile, l’agroalimentaire et le tabac qui englobent les trois quarts des emplois industriels féminins. Elles représentent 20 % de la population active en 1920.

Cette situation pose problème pour Charlotte Perkins Gilman : les femmes, pourtant de plus en plus diplômées, ne se voient offrir que de mauvais emplois. Elles restent sous la domination économique des hommes. Ces derniers contrôlent les principales activités, créant de facto une mauvaise allocation des ressources, aussi bien pour les femmes que pour la société dans son ensemble.

Femmes dans la sphère domestique

Charlotte Perkins Gilman prêche pour un changement profond du statut et du rôle des femmes dans la sphère domestique, victimes d’une division du travail économique qui leur est défavorable : « Nous sommes à nouveau aveuglés par la division primitive du “ travail de l’homme ” et du “ travail de la femme ”, et par l’honneur et le déshonneur accumulés arbitrairement attachés à chacun », dit-elle.

Elle insiste en particulier sur le mariage, une institution androcentrique, qui confine les femmes à des fonctions économiques non valorisées bien qu’essentielle : « Cela suppose soit que le mari soit l’employeur et la femme l’employée, soit que le mariage soit un partenariat et que la femme contribue autant que le mari à la création de richesse. »

Charlotte Perkins Gilman. Wikimedia

Cette situation pose un problème majeur pour la société états-unienne en recherche d’un nouvel ordre économique, social et moral. Dans son esprit, des femmes non épanouies par leur travail sont de moins bonnes mères. Son objectif est de réformer les institutions pour une « maternité efficiente » ; les femmes doivent pouvoir mieux concilier leurs activités productives et activités reproductives. Le travail devient un devoir moral pour les femmes : « Une race de femmes cantonnées au rôle de cuisinières et de domestiques n’offre pas une maternité aussi noble que le monde en a besoin », affirme-t-elle.

« Nouvelle femme »

Compte tenu de ce constat, Charlotte Perkins Gilman milite pour l’émergence de la « nouvelle femme ». Ce terme est forgé par la féministe Sarah Grand, caractérisant la nouvelle génération de femmes adultes des années 1890, dont le potentiel économique doit être exploité différemment. Avec ce modèle à l’esprit, Charlotte Perkins Gilman suggère des changements dans deux directions interdépendantes :

  • Faire en sorte que les activités économiques ne dépendent pas uniquement du marché, institution supposée neutre dans la distribution des positions économiques, ce en fonction du mérite individuel. Selon elle, le marché doit être régulé, puisqu’il existe des relations non marchandes dans la société, mais aussi par la mainmise des hommes sur les principales activités économiques. Pour les femmes comme pour la société, il est crucial de valoriser les relations basées sur la réciprocité et la redistribution.

  • Construire une démocratie économique reposant « sur la liberté des femmes », soit un système fondé sur la coopération au sein de l’industrie. Cette société forgerait des relations non oppressives, non hiérarchiques entre les individus, nécessitant un nouveau type de division du travail entre hommes et femmes.

À une époque où la création de grandes entreprises inquiète comme fascine, Charlotte Perkins Gilman propose d’externaliser à cette structure les activités de préparation des repas, de ménage comme de garde d’enfants. La conséquence envisagée : une baisse des coûts de production.

Une consacrée à Charlotte Perkins Gilman dans The Atlanta Journal-Constitution. Wikimedia

L’utopie « Herland »

L’objectif de Charlotte Perkins Gilman n’est pas uniquement de féminiser la sphère productive, mais de promouvoir de nouvelles formes d’organisation du travail plus inclusives, plus coopératives et de facto plus efficientes collectivement. Elle en fait la démonstration dans son utopie Herland, une société sans hommes où règne l’abondance économique, la coopération sociale et l’épanouissement des femmes.

Dans ce roman, en l’absence d’hommes, les femmes se voient offrir un large éventail de tâches productives, en fonction de leurs compétences et de leurs préférences personnelles. À Herland, la société est conçue comme une chaîne cohérente d’individus ayant réussi à créer à la fois croissance économique et liens sociaux : « Avec tous nos efforts, ce pays pourra subvenir aux besoins d’un nombre indéterminé de personnes, en leur offrant le niveau de paix, de confort, de santé, de beauté et de progrès auquel nous aspirons », décrit-elle.

Regard critique sur son œuvre

Au regard de ce qui précède, il importe de souligner l’originalité des propositions économiques de Charlotte Perkins Gilman. Bien que non économiste de formation, elle est parvenue par son expérience, ses intuitions fondatrices ou comme ses relations avec de nombreux chercheurs en sciences sociales influents de l’époque – Edward Bellamy ou Edward Alsworth Ross en particulier –, à montrer qu’il n’est pas possible de réfléchir à l’économie sans s’intéresser aux questions de genre.

Cela n’empêche pas d’adopter un regard critique sur son œuvre, concernant sa vision du féminisme ou par le fait qu’elle s’adresse avant tout – et de façon « brutale » pour les autres catégories selon nos standards actuels – aux femmes blanches de la classe moyenne états-unienne. À l’image du nom donné à son journal The Forerunner, Charlotte Perkins Gilman est une précurseure. Elle a ouvert la voie à nombre d’économistes. Et à ce titre, son œuvre est incontournable et inestimable.The Conversation

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
Publié le  19 mai 2026
Mis à jour le  19 mai 2026