Fermez les yeux et imaginez l'odeur d'une vieille bibliothèque, d'un marché aux épices, ou d'une pièce fraîchement repeinte. Ces odeurs nous plongent instantanément dans une atmosphère, un souvenir, une époque. Mais avez-vous déjà pensé que les gens du passé ne sentaient pas le monde de la même façon que nous ? Qu'une odeur jugée agréable au XVIIIe siècle pouvait être insupportable au XIXe, et inversement ? C'est précisément ce territoire méconnu, l'histoire de ce que les sociétés ont perçu, craint ou valorisé par le nez, qu'Érika Wicky a choisi de cartographier.
L'histoire des sens est une discipline récente et exigeante. Il ne s'agit pas de retrouver les odeurs elles-mêmes, les parfums s'évaporent, les senteurs disparaissent, mais de reconstituer, à travers les textes, les témoignages et les archives, la façon dont les contemporains les percevaient, les décrivaient et les interprétaient. Pourquoi ce peintre du XIXe siècle se plaignait-il de l'odeur de la térébenthine dans son atelier ? Pourquoi le vernis des salons du XVIIIe siècle était-il à la fois admiré pour son brillant et redouté pour ses émanations toxiques ? Ces questions révèlent des systèmes de valeurs, des hiérarchies sociales et des rapports au corps profondément ancrés dans leur époque.
Au cœur du projet d'Érika Wicky : l'odeur de la peinture, au sens littéral du terme. Pigments, vernis, térébenthine, fumée de tabac : l'atmosphère de l'atelier d'artiste des XVIIIe et XIXe siècles était un cocktail olfactif complexe, aux multiples significations. Ses recherches montrent que cette qualité de l'air n'était pas anodine : elle influençait la créativité des peintres, le bien-être des modèles contraints de poser des heures durant dans des espaces souvent mal ventilés, et la conservation même des œuvres en cours d'élaboration. Au XVIIIe siècle, les vapeurs de vernis qui décoraient les grands salons aristocratiques étaient par ailleurs l'une des principales nuisances olfactives de l'époque, jugées non seulement désagréables, mais dangereuses pour la santé, bien avant les relents que l'imaginaire collectif associe volontiers à l'Ancien Régime.
L'olfaction n'est pas seulement une affaire de nez : elle est aussi une affaire de classe, de genre et de pouvoir. Dans les ateliers de peintres du XIXe siècle, la fumée de tabac, la térébenthine et le froid glacial des grandes baies vitrées constituaient le décor sensoriel d'une vie de bohème idéalisée, et la perception de ces conditions contribuait à construire l'image romantique de l'artiste miséreux mais libre. La consommation de tabac, notamment, jouait un rôle social et symbolique considérable : elle marquait une virilité, une appartenance, un rapport particulier au temps et à la création. À l'opposé, les ateliers luxueux sentaient le tabac d'Orient et les vernis haut de gamme, signes d'une réussite sociale que la bourgeoisie pouvait venir admirer lors de visites mondaines.
Ces travaux s'inscrivent dans un projet plus large dédié aux savoirs olfactifs : comment, depuis le XVIIIe siècle, l'odorat a-t-il servi à évaluer la qualité de l'air, à distinguer le sain du malsain, le noble du vulgaire, le frais du putride ? De la chimie à la botanique, de la parfumerie à l'hygiène publique, l'odorat s'avère être un instrument de connaissance dont l'histoire reste largement à écrire.
À côté de cette histoire des perceptions, Érika Wicky s'intéresse à une question aussi fascinante que délicate : peut-on reconstituer les odeurs du passé ? Non plus seulement à travers les textes, mais à travers les matériaux eux-mêmes ? En collaboration avec le Musée des Beaux-Arts de Lyon, elle travaille à la création d'une reconstitution sensorielle à partir d'un meuble à couleurs ayant appartenu au peintre lyonnais Fleury Richard, un objet exceptionnel, conservé intact depuis le début du XIXe siècle, qui renferme encore plus d'une centaine de pigments d'origine. Recréer l'atmosphère olfactive de l'atelier de ce peintre, c'est redonner corps à une expérience sensible que les archives écrites décrivent mais ne peuvent transmettre.
Cette démarche illustre la volonté d'Érika Wicky de tisser des liens étroits entre histoire, chimie et conservation du patrimoine, en faisant dialoguer humanités et sciences au service d'une meilleure compréhension de la création artistique.
Comment les sociétés ont-elles construit leurs hiérarchies olfactives ? Comment l'industrialisation a-t-elle transformé notre rapport aux odeurs du quotidien ? Comment les musées et les lieux de patrimoine peuvent-ils intégrer la dimension sensorielle dans leurs dispositifs d'interprétation ?
Ancrée dans des réseaux de recherche internationaux, notamment le GDR O3 du CNRS, dont les rencontres annuelles se tiennent cette année à Grenoble, et forte d'un projet ANR en cours, Érika Wicky contribue à faire de l'UGA un pôle de référence pour une discipline qui réenchante notre façon de lire le passé.