La banquise ne fond pas seulement parce qu'il fait plus chaud. Elle se brise d'abord, sous l'effet des vagues, et cette fragmentation accélère tout le reste. Les petits fragments fondent plus vite que les grands, dérivent plus facilement, s'exposent davantage aux vagues qui les brisent encore. Un enchaînement aussi déterminant que méconnu, et que les grands modèles climatiques ne savent pas encore bien reproduire. C'est ce verrou scientifique que Véronique Dansereau a choisi de lever.
La banquise n'est pas un matériau simple. Selon son degré de fragmentation ou l'échelle à laquelle on l'observe, elle peut se comporter comme un solide rigide, se briser comme du verre, ou s'écouler comme un fluide granulaire. Ce passage progressif d'un état à l'autre, Véronique Dansereau l'appelle la transition de granularisation, est au cœur de ses recherches.
Le mécanisme est aussi élégant qu'inquiétant : les vagues brisent la banquise en fragments de plus en plus petits. Or, les petits glaçons fondent bien plus vite que les grands. Une banquise morcelée dérive plus facilement, s'expose davantage aux vagues qui la fragmentent encore, et fond donc plus vite. Un cercle vicieux dont les effets combinés accélèrent considérablement le recul de la banquise arctique. Des observations récentes indiquent que cet état fragmenté, aujourd'hui encore minoritaire, deviendra largement prédominant pendant les étés arctiques avant le milieu du siècle.
Pour capturer ce phénomène, Véronique Dansereau et son équipe ont développé SWIIFT, un modèle original basé sur une approche énergétique qui permet de caractériser les conditions exactes (épaisseur de la glace, hauteur des vagues, longueur d'onde) conduisant à la fragmentation de la banquise (Mokus et al., 2026). En parallèle, des travaux menés dans le cadre d'une thèse ont mis en lumière un mécanisme peu exploré : lors du passage d'un état solide à un état fluide granulaire, les propriétés mécaniques du matériau se dégradent progressivement sous l'effet de réarrangements internes à l'échelle microscopique (Rigotti et al., 2025), un résultat original, valable au-delà de la banquise.
Ce qui rend les travaux de Véronique Dansereau particulièrement précieux, c'est leur double ambition : mieux comprendre des processus physiques difficiles à observer directement, et intégrer ces connaissances dans les grands modèles climatiques utilisés pour les prévisions. Car aujourd'hui, les modèles couplés banquise-océan-atmosphère ne savent pas encore représenter fidèlement cette transition de granularisation, ce qui fragilise leur capacité à anticiper l'évolution de la banquise et ses répercussions sur le climat global.
Mais la banquise n'est pas le seul objet concerné. Les failles tectoniques, les glissements de terrain, le manteau neigeux et tous ces objets géophysiques partagent des comportements mécaniques similaires au moment où ils se fragmentent et se mettent en mouvement. C'est ce fil conducteur, chercher ce que des phénomènes apparemment différents ont en commun, qui guide depuis le départ la démarche scientifique de Véronique Dansereau.
La banquise arctique joue un rôle fondamental dans la régulation du climat : elle réfléchit une grande partie de l'énergie solaire, régule les échanges de chaleur entre l'océan et l'atmosphère, et influence les courants marins à l'échelle planétaire. Sa disparition progressive n'est pas seulement un indicateur du changement climatique, elle en est aussi un amplificateur. Mieux modéliser sa fragmentation, c'est donc mieux anticiper l'un des points de bascule les plus redoutés du système climatique.
Figure ?
Les questions ouvertes sont nombreuses. Comment relier dans un seul modèle la source de la fragmentation, ses effets sur l'état de la banquise et l'impact de cet état sur son comportement mécanique ? Comment intégrer ces développements dans les grandes plateformes de modélisation climatique ? Et comment transférer les méthodes développées sur la banquise à d'autres objets géophysiques porteurs de risques, glissements de terrain, failles sismiques ?
Ancrée dans deux laboratoires complémentaires de l'UGA, ISTerre pour la mécanique et la géophysique, IGE pour la glaciologie et le climat, Véronique Dansereau occupe une position idéale pour faire dialoguer ces disciplines et former la prochaine génération de chercheurs et chercheuses capables de penser la Terre comme un système complexe en transformation.