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CommuniquéRecherche
Le bruit perturbe les compétences tactiles des prématurés
Les bébés prématurés âgés entre 28 et 33 semaines d'aménorrhée sont capables de reconnaitre et de discriminer deux objets de formes différentes avec une main. Mais lorsqu’un bruit désagréable est présent, cette capacité du bébé prématuré est perturbée. C’est ce que montrent des chercheurs de psychologue de l’université de Genève et du Laboratoire de psychologie et neurocognition (CNRS/Université Grenoble Alpes/Université de Savoie) et du service de néonatologie CHU de Grenoble. C’est la première fois qu’est mis en évidence l’effet d’un stimulus négatif sur le fonctionnement de la sensorialité du prématuré. Ces résultats sont publiés sur le site de la revue Scientific Reports.
Les nouveaux-nés prématurés sont « à risque » de difficultés ou troubles neuro-développementaux, de par la prématurité en elle-même, mais également du fait d’un environnement post-natal défavorable. En effet, une naissance prématurée constitue un changement brutal d’environnement pour un bébé qui était jusque-là dans un environnement maternel confiné avec une lumière tamisée et des bruits filtrés. A la naissance il se retrouve dans un nouvel environnement stressant avec de multiples stimulations visuelles, sonores et tactiles souvent désagréables.

Beaucoup de services de néonatologie ont souvent des niveaux sonores bien supérieurs aux normes recommandées par l’Académie Américaine de Pédiatrie. L’impact du bruit a déjà été étudié chez le prématuré et il a été montré que cela perturbait son sommeil, ses constantes physiologiques et ses capacités d’autorégulation. Cependant, qu’en est-il de l’impact du bruit sur leurs capacités tactiles précoces des bébés nés prématurément ?

Nous savons que les nouveau-nés prématurés sont en effet capables de mémoriser la forme d’un petit objet (prisme ou cylindre) et de faire la différence entre ces deux formes et ce dès 28 semaines d’aménorrhée. L’objectif de cette étude était donc d’évaluer l’effet d’un bruit quotidien tel que l’alarme de la pompe de nutrition entérale sur les capacités tactiles précoces des prématurés nés entre 24 et 34 semaines d’aménorrhée.

Pour cela, 63 nouveaux-nés ont été testés ente 29 et 35 semaines d’âge post-conceptionnel. Les nouveau-nés étaient répartis aléatoirement dans une condition « silence » ou une condition « bruit ». Pour chaque condition, l’expérience se déroulait en deux phases : la phase d’habituation puis la phase de test (réaction ou non à la nouveauté). Cette méthode s'appuie sur un principe simple et universel qui est le désintérêt progressif que nous manifestons pour un objet familier et le regain d'attention que nous avons pour un objet nouveau.

Ainsi, lors de la première d’habituation, l'expérimentateur met un petit objet (prisme pour la moitié des bébés et cylindre pour l'autre) dans une main du bébé. Dès que le nourrisson lâche l'objet, l'expérimentateur le lui remet dans la main et mesure ainsi à chaque essai le temps de tenue de l'objet. Les chercheurs observent que celui-ci diminue aux cours des essais, témoignant que le bébé s'est « habitué » à la forme de l'objet.

Dans une seconde phase de test, une fois le bébé habitué à un objet, les chercheurs présentent à la moitié d'entre eux un objet avec une nouvelle forme, et à l'autre moitié l'objet familier (le même qu'en phase d'habituation). Le temps de tenue est habituellement plus élevé pour l'objet nouveau (réaction à la nouveauté) que pour l'objet familier. Ceci prouve que la baisse des temps de tenue (observée durant la première phase) n'est pas due à une fatigue des bébés sinon ils ne s'intéresseraient pas plus à quelque chose de nouveau. Ces résultats ont en effet pu être observés chez les bébés dans la condition « silence » (condition contrôle). En revanche, dans la condition « bruit » (l’alarme de la pompe de nutrition entérale sonnait pendant l’expérience), les chercheurs ont observé deux résultats importants, un dans chaque phase :

  • Lors de la phase d’habituation, moins de bébés réussissaient à s’habituer à l’objet (pas de diminution des temps de tenue) et ceux qui y arrivaient, nécessitaient plus d’essais et avaient des temps de tenue plus longs, comme si le processus de mémorisation de l’objet se faisait plus difficilement en présence du bruit.
  • Pendant la phase de test, les nouveau-nés augmentaient leur temps de tenue que ce soit avec le nouvel objet (ce qui est normal) ou avec l’objet familier, montrant une absence de discrimination des deux formes. Le processus d’habituation ne semble donc pas suffisamment efficace en présence du bruit pour permettre une discrimination tactile dans la phase test.
L’intégration multisensorielle est fondamentale pour tout individu pour comprendre et s’adapter à son environnement. La sensorialité du prématuré est encore peu étudiée et le fonctionnement intersensoriel est encore mal connu.

Cette étude monte qu’il existe une communication fonctionnelle précoce entre les modalités tactiles et auditives du prématuré et que l’alarme qui active la sensorialité auditive, perturbe le nouveau-né dans sa sensorialité tactile. Le nouveau-né prématuré va être exposé à ce bruit désagréable au moins 8 fois par jour pendant plusieurs semaines à plusieurs mois (selon son degré de prématurité), sans compter les multiples autres alarmes (scope, perfusion, respirateur...) qui constituent l’environnement sonore du bébé en néonatalogie.

La période néonatale est une période critique pour la genèse des circuits neuronaux et l’expérience sensorielle précoce joue un rôle majeur dans le développement cérébral. Si le bruit perturbe les capacités tactiles des prématurés, on peut se demander quel est l’impact à long terme d’une telle stimulation auditive sur leur développement neurologique.

Au niveau pratique, cette étude ne fait que renforcer l’importance de mettre en place des mesures environnementales pour diminuer les niveaux sonores dans les unités de néonatologie (modifications architecturales, choix d’équipements moins bruyant, prise de conscience des soignants et des parents, soins de développement…).

Note

Les semaines d'aménorrhée (SA) sont un outil pour calculer le nombre de semaines écoulées depuis le premier jour des dernières règles de la future maman. Le terme d'une grossesse est 40 SA.

Références

Sound Interferes with the Early Tactile Manual Abilities of Preterm Infant. Fleur Lejeune; Johanna Parra; Frédérique Berne-Audéoud; Leïla Marcus; Koviljka Barisnikov; Edouard Gentaz; Thierry Debillon–Scientific Reports. Publié en ligne le 18 mars 2016.

Lejeune, F. & Gentaz, E. (2015). L'enfant prématuré. Développement neurocognitif et affectif. Paris : Odile Jacob
Publié le  22 mars 2016
Mis à jour le  22 mars 2016