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À peine rentrés, les étudiants du Master 2 "Communication et culture scientifiques et techniques" (CCST) partent pour une semaine d'enquête en Savoie dans la Vallée des Huiles, du 15 au 20 septembre 2019. Leur objectif ? Décrypter et analyser les réactions face au problème de la cohabitation avec le loup dans les territoires de montagne.

Financé par le Labex ITEM (Innovation et Territoires de Montagne), ce stage de terrain est une première dans la formation du master CCST. Imaginé par son responsable, Mikaël Chambru, sous le nom de CROSCUS (Communication, contROverses socio-SCientifiques et enjeUx publics dans les territoireS de montagne), son but est de confronter les étudiants à des controverses qui concernent des questions sociales et des enjeux scientifiques. "C'est un moyen de leur faire toucher la complexité d'un problème, pour qu'ils apprennent concrètement à l'appréhender" explique-t-il.

Au cœur de la controverse sur le loup

Pour cette première édition du workshop CROSCUS, Mikaël Chambru a choisi de plonger les étudiants au cœur de la controverse sur le loup :"On a souvent une image souvent binaire de cette controverse, telle qu'elle est présentée dans les médias, une opposition entre les pros et les anti-loups. Il faut être pour ou contre le loup. Il faut être pour ou contre le pastoralisme. Le but est de montrer aux étudiants que sur un territoire donné, le problème est plus complexe et beaucoup moins polarisé."

Avec leur enseignant, les étudiants vont donc passer une semaine dans la Vallée des Huiles en Savoie et aller à la rencontre des différents acteurs impliqués dans cette controverse : éleveurs et bergers bien sûr, mais aussi naturalistes, élus locaux, habitants, chasseurs... "Les étudiants vont se confronter aux vécus, aux expériences des gens qui éprouvent les problèmes posés par le loup. Ils se rendront compte que s’intéresser au loup, ce n’est pas que parler du pastoralisme : c’est aussi évoquer la spécificité d'habiter la montagne, les mutations du monde rural, ce que la modernité fait à ces territoires et vice-versa." Pour comprendre la controverse, il est ainsi nécessaire, selon lui, de prendre le sujet dans sa globalité, dans toutes ses implications, en dépassant le simple problème de la prédation, et ainsi d'amener les étudiants à s'interroger : "Le loup est-il inévitablement un problème ou sa présence dans nos montagnes n'est-elle pas surtout révélatrice d’autres problèmes sociaux et enjeux publics rendus invisibles et non reconnus dans le débat public ?".

Une formation sur le terrain

Vallée des Huiles


Durant cette semaine, les étudiants doivent préparer et réaliser de nombreux entretiens avec une multitude d'acteurs, afin d'analyser la controverse à travers leurs différents points de vue. "Ils vont ainsi s'initier à la méthodologie de l'enquête en sciences sociales, apprendre à adopter une posture distanciée, réflexive et symétrique vis-à-vis des jeux d’acteurs et d’arguments, mais aussi vis-à-vis d’eux-mêmes" continue Mikaël Chambru "Je veux les embarquer dans cette dynamique et leur montrer que ces enquêtes peuvent construire et nourrir des réflexions très concrètes avec des applications professionnelles".

Mais l'objectif de l'enseignant est aussi de bousculer ses étudiants dans leurs représentations : "Mon envie est vraiment de les "promener" dans la controverse et à chaque fois de les confronter à des avis qui peuvent être déroutants, qui questionnent aussi ce qu'est le "naturel", le "sauvage", la préservation de l'environnement, de la biodiversité… mais aussi des points aveugles de la controverse, tels que les enjeux autour des questions de santé au travail avec la reconnaissance des impacts sanitaires et sociaux des prédations sur les bergers."

En travaillant sur des cartes IGN, les étudiants se rendront compte par exemple de l'évolution de la Vallée : des grands alpages qui existaient dans les années 50 et qui sont progressivement remontés cédant la place à la forêt, à l'installation d'une station de ski en 1969 qui a remodelé le paysage avant sa fermeture en 1976. Aujourd'hui, alors que la forêt avait repris ses droits, elle est de nouveau défrichée pour rouvrir des alpages. "On aurait pu faire ça en amphi, mais on sera sur le terrain et les étudiants auront les cartes entre les mains. Je veux qu'ils s'imprègnent de la matérialité du territoire. Je vais par exemple essayer de leur faire deviner où passaient les pistes de ski car 30 ans après, on en voit encore les traces… Alors considérer la montagne comme un espace naturel, ça se discute !"

Confronter les mondes pour mieux se comprendre

Montagne


Avec un certain amusement, Mikaël Chambru imagine déjà les échanges : "Je caricature un peu mais quand l'étudiant urbain qui connaît peu ou pas la montagne, ou alors uniquement dans des pratiques récréatives, va rencontrer dans les alpages des gens qui ont toujours vécu et travailler là depuis plusieurs décennies, ce sont deux mondes différents qui vont se confronter ! C'est de cette rencontre des mondes qu'il peut sortir quelque chose d'intéressant notamment en termes de médiation."

Car le travail d'analyse effectué lors de cette semaine d'immersion sera ensuite ré-exploité au mois de décembre lors de la deuxième phase du workshop : "Nous avons prévu d'organiser un marathon collectif et créatif sur une semaine durant laquelle les étudiants devront imaginer un dispositif de médiation des savoirs autour de la question du loup." Cette mise en situation professionnelle, pour ces futurs médiateurs scientifiques, est réalisée en partenariat avec l'Espace Belledonne, l'association qui fédère les communes et acteurs de la chaine de Belledonne et préfigure le Parc Naturel Régional.

"Si on veut que la médiation scientifique soit efficace, il faut qu'elle prenne en considération cette confrontation des mondes et qu'elle évite de se placer dans une posture d’autorité visant à transposer sa prise de position individuelle socio-politique sur la controverse type : "On va vous expliquer à vous qui êtes sur ces territoires comment vous devez faire face au loup" ce qui est encore souvent la position des pro-loups… alors que justement le débat autour du loup est révélateur d’une incompréhension sociale entre deux mondes, l’un urbain l’autre rural" assure-t-il. 

Les projets proposés par les étudiants seront évalués par un jury de professionnels et le projet retenu sera mis en œuvre au second semestre.

Relier recherche, pédagogie et médiation

Le workshop CROSCUS associe finalement de manière très concrète la recherche en sciences sociales, la pédagogie et la médiation scientifique, "en transposant les principes d’approche et de compréhension de la première vers les deux autres, plutôt qu’en présentant des règles désincarnées adaptables à toutes les situations" précise Mikaël Chambru. C’est aussi l’occasion de faire lien avec d’autres projets de recherche mené à l'Université sur ces questions du loup, notamment au sein du laboratoire PACTE par Coralie Mounet.

Mais l'enseignant qui est aussi chercheur, ne compte pas s'arrêter là : "Pendant le workshop, j'aimerais aussi réaliser une enquête sur l'enquête, une analyse sur l'analyse des controverses comme outil pédagogique d’apprentissage" avoue-t-il. "Je vais soumettre des questionnaires aux étudiants en amont, pendant et après la semaine. L’idée est de voir au bout d'une semaine comment leur position dans la controverse a évolué aux contacts des expériences ordinaires des publics, comment cette confrontation au territoire a conduit ou pas non à un déplacement de leur positionnement dans la controverse et dans la façon dont ils l’aborderaient en terme de médiation."

Début de l'aventure dimanche 15 septembre 2019.
 

Publié le 13 septembre 2019
Mis à jour le 16 septembre 2019

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