"Personne ne bouge" : une grande enquête sur le confinement du printemps 2020

Parution Société
le  22 avril 2021
Couverture Personne ne bouge / UGA Editions
Couverture Personne ne bouge / UGA Editions
« Personne ne bouge » est un ouvrage paru en mars 2021 chez UGA éditions. C’est une enquête très riche sur le confinement du printemps 2020, menée par un collectif de sociologues et dirigée entre autres par Pierre Mercklé, professeur de sociologie à l’Université Grenoble Alpes et chercheur au laboratoire Pacte.

3 questions à Pierre Mercklé

 - En quelques mots, avez vous pu relever quelques points saillants pour décrire comment les Français ont géré cette situation de confinement ? 

 Les situations de confinement que nous avons connues déjà à trois reprises depuis un an ont imposé à tout le monde des restrictions inédites des libertés individuelles et collectives de déplacement et de réunion. En apparence donc, nous avons toutes et tous été soumis aux mêmes règles. Mais en réalité, celles-ci ont eu des conséquences extraordinairement différentes sur nos vies. Le fait majeur, c’est donc celui-ci : la très grande hétérogénéité de nos vies confinées, en fonction des conditions de logement et de travail, en fonction des atteintes aux revenus et à la santé, et donc en fonction de l’âge, du sexe et du milieu social… Certains, privilégiés, ont vécu le premier confinement comme une « expérience », généralement positive, au cours de laquelle ils ont pu mettre à profit le temps libéré par les cessations forcées de leurs activités pour découvrir ou redécouvrir la vie en famille, les plaisirs de la cuisine, de la lecture, du bricolage. Mais d’autres, très nombreux, l’ont au contraire vécu comme une épreuve, en raison de la difficulté à faire face au télétravail, à l’augmentation des tâches domestiques, à l’école à la maison et la garde des enfants en bas âge, dans des logements trop petits, sans accès à l’extérieur, et avec des revenus parfois fortement diminués.
Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, de constater que les sentiments éprouvés par les classes favorisées ont été plus positifs pendant le premier confinement que pendant le deuxième, tandis que ceux éprouvés par les classes populaires ont au contraire été plus positifs pendant le deuxième confinement : l’épreuve avait été allégée par le retour des adultes au travail sur site et par le retour des enfants à l’école.

- A propos de l'"exode" des citadins : est ce un point majeur du confinement ou seule une population restreinte a pu choisir de quitter sa résidence principale pour espérer mieux vivre cette période ailleurs ? 

 Non, cette histoire d’exode des citadins est assez anecdotique. On a beaucoup commenté quelques images d’embouteillages à la sortie de Paris, mais en réalité, seulement 7 à 8% des Français.es ont passé une partie du premier confinement ailleurs que dans leur logement habituel, et ce ne sont pas d’abord des riches et des privilégiés, mais au contraire des étudiants, et des jeunes en général. Plus du tiers des 18-24 ans ont quitté leur logement habituel, généralement pour rentrer chez leurs parents, alors que c’est le cas de moins de 4% des 35 ans et plus. S’il y a eu un exode, c’est d’abord un exode étudiant, et il est difficile dans ces conditions de considérer que c’est le produit d’un choix. Et, rien ne prouve non plus que ces déménagements leur ont permis de « mieux vivre » le confinement : dans bien des cas, et en particulier dans les classes populaires, ces re-cohabitations forcées avec les parents et les frères et sœurs ont été la source de tensions et de conflits, sans parler des difficultés à poursuivre les études pendant ce semestre très perturbé. 

A propos du ressenti des Français dans cette période, quel sentiment est dominant ? A t'on une idée des conséquences de ces sentiments sur les choix de vie des Français ? 

Lors du premier confinement, au printemps, ce sont les sentiments négatifs qui l’emportent clairement sur les sentiments positifs : plus de la moitié des Français.es se sont déclarés fatigués, inquiets et stressés, alors que seulement un tiers environ s’est déclaré en forme, détendu ou heureux. Lors du second confinement, à l’automne, le moral baisse encore : Le seul sentiment qui est plus déclaré, c’est la fatigue ; et tandis que les autres sentiments négatifs ne reculent que légèrement, les sentiments positifs, qui n’étaient donc éprouvés que par une minorité, reculent très fortement : la proportion de personnes détendues chute de 40% à 12%, celle des personnes heureuses de 34% à 18%... Ce qui frappe c’est donc à la fois que le moral baisse, et que les sentiments, positifs comme négatifs, s’émoussent. La sensibilité exacerbée par le caractère inédit des événements du printemps, qui nous ont fait passer par des états émotionnels très différents et très variables, a été anesthésiée par la durée de la crise et l’absence de perspective. A nouveau, il est très difficile dans ces conditions de prédire les effets de ces évolutions sur les choix de vie des Français. Mais il n’est pas certain que les discours sur le « monde d’après » ont résisté à l’épreuve, ni que les promesses que « rien ne sera plus comme avant » seront tenues : on ressent surtout, pour l’instant, une envie de déjà, au moins, revenir au monde d’avant, à nos vies ordinaires, qui l’emporte sur toute autre considération.

Ce livre propose des réponses à partir d’une enquête réalisée au coeur même de l’événement. Durant quatre semaines, plus de 16 000 personnes ont accepté de répondre à un long questionnaire, et pour près de 4 000 d’entre elles, de raconter avec leurs mots les manières dont elles ont vécu et ressenti ce temps suspendu. Ce sont leurs cadres de vie et leurs conditions de travail, leurs réactions et leurs sentiments qui constituent la chair de ce livre.

À propos de l'enquête Vico (la vie en confinement)

L’enquête réalisée durant le premier confinement, dont cet ouvrage est l’un des produits, est la première étape d’un programme de recherche de plus grande ampleur. La première vague d’enquête, par questionnaires, du printemps 2020 est depuis prolongée par deux autres, par entretiens et par questionnaires, à l’hiver 2020-2021 et au printemps 2021. Le programme est désormais financé par l'Agence nationale de la recherche.

Les résultats principaux de ces vagues d'enquête sont publiés sur un site internet dédié. On y trouvera notamment des informations complémentaires sur les données, la formulation des variables, les méthodes de redressement statistique mises en œuvre, les conditions d'accès aux données, ou encore le questionnaire utilisé lors la première vague de l’enquête.

Résumé

Au printemps 2020, les autorités ont imposé, en France comme dans d’autres pays, un confinement de la population pour lutter contre la pandémie de Covid-19. L’épisode a bouleversé nos habitudes, nos liens à autrui, nos rapports aux autorités aussi. Il a touché en même temps, le fait est assez rare pour être souligné, tous les milieux et territoires de notre société. Comment avons-nous expérimenté ces nouvelles règles de vie ? Comment avons-nous fait face aux épreuves qu’elles nous ont imposées ? Que peut-on dire des conséquences sociales de cet événement hors norme ?

Auteurs

Nicolas Mariot est directeur de recherche CNRS, membre du Centre européen de sociologie et de science politique (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et EHESS).

Pierre Mercklé est professeur de sociologie à l’Université Grenoble Alpes et chercheur au laboratoire Pacte. Il a tenu entre 2011 et 2013 une chronique dans le cahier « Sciences » du journal Le Monde en alternance avec des scientifiques d’autres disciplines.

Anton Perdoncin est chercheur à l’École des hautes études en sciences sociales.

Contributeur·ice·s : Marie-Pierre Bès, Claire Bidart, Vincent Cardon, Cécile Charlap, Anaïs Collet, Adrien Defossez, Jean-Luc Demonsant, Guillaume Favre, Julien Figeac, Colin Giraud, Frédéric Gonthier, Michel Grossetti, Tristan Guerra, Léo Joubert, Lydie Launay, Antoine Machut, Simon Paye, Tristan Poullaouec, Mélodie Renvoisé, Hélène Steinmetz, Olivier Zerbib.
Publié le  22 avril 2021
Mis à jour le  30 avril 2021