Benoit Lafon en 2016
Benoit Lafon en 2016
Recherche, Culture scientifique
Benoit Lafon est professeur à l’Université Grenoble Alpes et directeur adjoint du Groupe de recherche sur les enjeux de la communication (GRESEC).

Voir l'épisode



La boite à questions

Cette télécommande que vous avez apportée pour symboliser la télévision symbolise aussi la consommation qu’en font les téléspectateurs…

Benoit Lafon  :  La télécommande a symbolisé, dans les années 1980, le zapping avec la multiplication des chaînes de télévision. Aujourd’hui, elle symbolise la désynchronisation du flux : pouvoir choisir ce qu’on regarde et quand on le regarde. Un abus consiste à penser qu’il y a une individualisation croissante des consommations qui aboutit à une rupture du lien social, à une perte d’identité collective. Or les recherches ne le montrent pas. En dépit de la multiplication de l’offre et de la constitution de communautés ponctuelles, on voit qu’il y a toujours besoin de grands médias populaires. J’analyse la dimension collective des médias, c’est-à-dire la praxis, l’action, l’interaction sociale qui se joue par la consommation médiatique. Le fait de prendre le prisme du média de masse m’aide à comprendre ce qui intéresse statistiquement le plus de personnes possible à un moment donné. C’est une sorte de dénominateur commun. 

Qu’est-ce que cela peut nous apprendre sur les interactions sociales ?

B. L. Je prends le média comme un symptôme d’une évolution sociale, qui peut m’aider à la comprendre. Je vais vous donner un exemple. J’ai travaillé sur les fictions télévisées sur le cancer et sur la médiatisation des maladies. J’avais observé que, toutes télévisions confondues, on avait en prime time, à 20h50, des films qui traitaient du cancer de manière croissante, TF1 comprise. TF1 n’a aucun intérêt à parler du cancer, ce n’est pas un sujet très gai pour un média qu’on place sous le signe du divertissement.  Il faut réfléchir à ce qu’est la fiction. Ce n’est pas du faux, c’est du faire-semblant, de la feintise ludique. On peut analyser les récits et les mettre en lien avec les découvertes scientifiques. Le cancer devient une maladie dont on peut parler, une maladie qui peut être curable dans certains cas. On voit aussi qu’il y a une évolution du rapport à la mort et un contexte social qui change. Le média n’en est que la traduction. 

Vous vous êtes aussi intéressé sur le rapport à la mort collective…

B. L. Oui, j’ai analysé des corpus autour de journaux télévisés qui couvraient des catastrophes collectives : séismes, accidents d’autocars… Là encore, on voit une évolution. Le média, caisse de résonnance, nous aide à voir qu’il devient nécessaire pour les acteurs politiques de se rendre sur le terrain, de se montrer compassionnels. On voit que le rôle des cellules de soutien psychologique grandit, avec la notion de chapelle ardente. On re-convoque le religieux, mais avec la question du soutien psychologique. On n’escamote pas la mort, au contraire, j’ai plutôt l’impression qu’on la re-formalise et que la télévision y participe. La couverture des attentats du 13 novembre 2015 le montre très bien aussi. Pour la première fois, on a vu un groupe de parole s’exprimer après l’attentat dans le Petit Cambodge. Le fait que le média le filme et le montre au public nous renseigne sur quelque chose parce que quand on regarde la couverture des attentats dans les années précédentes, on se rend compte qu’elle était très différente. J’analyse  la télévision et les médias sous l’angle de la confrontation distanciée : confrontation distanciée avec la souffrance, avec la mort, mais aussi confrontation distanciée avec le militantisme, la lutte politique… Ce sont des formes adoucies, recevables par un public non spécialiste ou non aguerri. Là où un urgentiste peut faire face à la mort directement, un citoyen lambda, qui n’a jamais vu un cadavre, va pouvoir s’y confronter par le biais de l’image. 

A l’ère du numérique, la télévision est-elle devenue obsolète ?

B. L. En réalité non, mais elle se transforme. Aucun média n’a disparu à la suite de l’apparition d’un nouveau média. Ce qui reste déterminant pour la télévision, c’est le direct. C’est ce qui m’a intéressé dans l’analyse des funérailles télévisées. Comment est-ce qu’on produit en direct de l’histoire à travers un événement collectif ? Pour la télévision, la vraie mutation a été la diffusion via les réseaux satellites dans les années 1980. Aujourd’hui, c’est vrai, il y a les réseaux sociaux numériques, le fait que tous les smartphones soient équipés de caméra et cette démultiplication des productions d’images. Cependant, on aurait tort de penser que c’est la révolution numérique qui a révolutionné la communication. C’est la révolution industrielle qui est en route. Pour produire une télécommande, il faut beaucoup d’entrants industriels. Si on prend une ville aujourd’hui, et qu’on la soulève pour regarder ce qu’il y a dessous, on verrait des centaines de tonnes de câbles et de tuyauterie. Opposer société numérique de l’immatériel et société industrielle, c’est archi faux. Ce n’est que la société industrielle qui perdure et qui est extrêmement lourde et polluante. On a l’impression que l’équivalent compressé d’une bobine de film sur un serveur, c’est immatériel. Mais c’est tout aussi matériel, c’est juste miniaturisé. Il faut une puissance de calcul énergétique folle pour le décoder et l’encoder.
Mis à jour le 15 février 2017